livre koestler locoVient de reparaître

Les Belles Lettres, Paris, 372 p., ISBN : 978-2-251-20037-8.

pdf_button Cet ouvrage initialement publié en langue anglaise en 1967 sous le titre The Ghost in the Machine, puis traduit et publié en français en 1968 sous le titre Le cheval dans la locomotive, était depuis longtemps introuvable. Or, je le considère comme un ouvrage majeur relativement à la modélisation de l’humain et de la pensée. Il m’a d’ailleurs été fort utile lors de l’élaboration du modèle d’approche tissulaire que j’utilise aujourd’hui. J’irais même plus loin : à qui veut vraiment comprendre le modèle de l’approche tissulaire en ostéopathie, je conseille vraiment de lire ce livre.

Le projet

Son projet se trouve assez bien résumé dans une partie de sa préface : « Dans les pages qui suivent j’ai essayé de recueillir comme autant de fils épars ces idées que l’on aperçoit sur les franges de l’orthodoxie, pour en composer un tableau homogène. Ceci m’oblige à convier le lecteur à un voyage assez long et quelquefois compliqué avant de l’amener à destination : la nature du malaise humain. La première partie concerne surtout la psychologie, la seconde surtout l’évolution ; il y a d’inévitables excursions dans des domaines apparemment étrangers au sujet, mais j’espère qu’elles présentent quelque intérêt en elles-mêmes. Peut-être certains lecteurs, solidement retranchés du côté humaniste dans la guerre froide qui oppose les « deux cultures », s’alarmeront-ils de cette apparente désertion. On est gêné de devoir répéter que deux demi-vérités ne font pas une vérité, ni deux moitiés de culture une culture. La science ne peut répondre à tout, mais elle sait poser les questions pertinentes. Et je ne crois pas que nous puissions formuler ces questions, même les plus simples, et moins encore établir un diagnostic, sans l’aide des sciences de la vie. Encore avons-nous besoin d’une véritable science de la vie, et non du vieux modèle automatique que nous a légué la naïve conception mécaniste du XIXe siècle. Mous ne pourrons poser les questions justes avant de remplacer cette idole rouillée par une conception neuve, et plus large, de l’organisme vivant. » (p. 8 de la présente édition).

Comment ai-je connu ce livre ?

Je connaissais le nom d’Arthur Koestler, auteur connu de la seconde moitié du XXe siècle (notamment pour Le Zéro et l’infini, histoire d’un haut responsable du parti communiste de la Russie stalinienne, de son arrestation à sa condamnation), mais c’est dans un autre livre que je l’ai découvert comme auteur et vulgarisateur scientifique. Il s’agit du livre de Charles Hampden Turner Maps of the Mind (Cartes de l’esprit), paru en français en 1990 sous le titre Atlas de notre cerveau (traduction de titre là encore discutable en ce qu’elle assimile l’esprit au cerveau...). Hélas, cet ouvrage est aujourd’hui introuvable. Hampden Turner constate qu’il existe de multiples manières de se représenter l’esprit humain et que chacune, tout en étant parcellaire, détient une partie de la vérité. Dans son livre, il présente et décrit succinctement différentes représentations ou cartes de l’esprit. J’ai trouvé cela passionnant dans la mesure où il illustre le fait que personne ne détient la totale vérité et que la diversité des points de vue est richesse potentielle pour peu que chaque point de vue soit respecté. Un chapitre du livre est consacré au modèle holarchique d’Arthur Koestler. Ce modèle a particulièrement retenu mon attention en ce sens qu’il « colle » particulièrement bien à certains concepts de l’ostéopathie, notamment le concept de globalité.

Pourquoi un tel titre ?

Le titre original anglais est du livre de Koestler est : The Ghost in the Machine que l’on devrait traduire par Le Fantôme dans la machine. Alors, pourquoi avoir choisi ce titre bizarre Le Cheval dans la locomotive ? Le Fantôme dans la machine se réfère à un ouvrage de Gilbert Ryle (1900-1976), The Concept of Mind (Le Concept d’esprit) publié en 1949, considéré comme l’un des ouvrages les plus importants de la philosophie du langage ordinaire. Ryle a été un philosophe anglais reconnu parmi les plus représentatifs de l’école philosophique d’Oxford. Dans ce livre, il fustige le « mythe cartésien » du ego cogito, qu’il qualifie de « dogme du fantôme dans la machine. » Il développe l’idée que le tort de Descartes aurait été de tenter d’interpréter les conduites mentales comme le déroulement d’un processus mécanique, en établissant que les conduites non intelligentes ne peuvent provenir d’une causalité différente de celle des conduites intelligentes. Citons-le :

« Je parlerai souvent de la doctrine reçue que je viens de résumer1 comme du ‘dogme du fantôme dans la machine.’ L’injure est délibérée. J’espère montrer que cette doctrine est complètement fausse, fausse en principe et non en détail car elle n’est pas seulement un assemblage d’erreurs particulières mais une seule grosse erreur d’un genre particulier, à savoir une erreur de catégorie.

En effet, cette théorie représente les faits de la vie mentale comme s’ils appartenaient à une catégorie [] alors qu’en fait ils appartiennent à une autre catégorie. C’est la raison pour laquelle il s’agit d’un mythe de philosophe. []

Il me faut d’abord expliquer ce que j’entends par l’expression « erreur de catégorie » ; je le ferai en m’aidant d’une série d’exemples.

Un étranger visite pour la première fois Oxford ou Cambridge ; on lui montre des collèges, des bibliothèques, des terrains de sport, des musées, des laboratoires et des bâtiments administratifs. Cet étranger demande alors : ‘ Mais, où est l’ Université ? J’ai vu où vivent les membres des collèges, où travaille le recteur, où les physiciens font leurs expériences et différents autres bâtiments, mais je n’ai pas encore vu l’université dans laquelle résident les membres de votre Université’ Il faudra alors lui expliquer que l’Université n’est pas une institution supplémentaire, une adjonction aux collèges, laboratoires et bureaux qu’il a pu voir. L’université n’est que la façon dont tout ce qu’il a vu est organisé. Voir les divers bâtiments et comprendre leur coordination, c’est voir l’Université. L’erreur de cet étranger gît dans la croyance naïve qu’il est correct de parler de Christ Church College, de la Bodléienne, du musée Ashmolean et de l’université comme si cette dernière était un membre de la classe dont les institutions déjà mentionnées sont des membres. A tort, il logeait l’Université dans la même catégorie que celle à laquelle appartiennent les autres institutions. []. Le propos de ma critique est de montrer qu’une famille d’erreurs de catégorie radicales se trouve à l’origine de la théorie de la double vie2. La représentation de la personne humaine comme un fantôme ou un esprit mystérieux dans une machine dérive de cette théorie. A ce propos, il est vrai que la pensée, les sentiments, et les activités intentionnelles ne peuvent être décrits dans les seuls langages de la physique, de la chimie te de la physiologie. Les tenants du dogme de la double vie en ont conclu qu’ils devaient être décrits dans un langage parallèle. Puisque le corps humain est une unité complexe et organisée, l’esprit humain doit, selon eux, être une autre unité, également complexe et organisée, bien que différemment, constituée d’une autre substance et ayant un autre genre de structure. Ou encore, puisque le corps humain, comme toute autre parcelle de matière, est un champ de causes et d’effets, ils voient dans l’esprit un autre champ de causes et d’effets quoique (Dieu merci) non de causes et d’effets mécaniques. [] Les différences entre le physique et le mental sont donc placées à l’intérieur du schéma commune des catégories de « chose », de « substance », d’ « attribut », d’ « état », de « processus », de « changement », de « cause » et d’ « effet ». L’esprit est considéré comme une chose différente du corps ; les processus mentaux sont des causes et des effets bien que d’un genre différent des mouvements corporels et ainsi de suite. De même que l’étranger s’attendait à ce que l’université soit un bâtiment supplémentaire, à la fois semblable aux collèges et considérablement différents d’eux, de même les détracteurs du mécanisme3 représentent l’esprit comme un centre supplémentaire de processus de causalité, assez semblable aux machines tout en différant considérablement d’elles. » [Gilbert Ryle, La notion d’esprit (1949)].

Koestler s’est approprié le phrase de Ryle, alors même qu’il avait de celui-ci une opinion très mitigée, le considérant comme un don ’risible’ d’Oxford sans connaissance d’aucune des sciences qui aurait donné quelque poids à ses idées. Il n’en demeure pas moins que Ryle avait le don philosophique de l’analogie et utilisa un grand nombre de métaphores relatives au problème corps-esprit, chacune d’elle pouvant fournir un titre. Dans son livre, Koestler fait d’ailleurs directement référence à Ryle. Il y écrit ceci : « En 1949, dans un livre intitulé The Concept of Mind, le professeur Gilbert Ryle, philosophe oxonien fort enclin au behaviorisme, attaqua la distinction que l’on fait ordinairement entre les faits physiques et les faits mentaux en appelant ces derniers (en guise d’insulte, délibérée, comme il le dit) « le fantôme dans la machine ». Un peu plus tard, dans une émission de la B.B.C., il améliora sa métaphore, et le fantôme devint un cheval dans une locomotive. » (p. 206 de la présente édition).

Le choix de Le Cheval dans la locomotive au lieu du Fantôme dans la machine s’explique, à défaut d’illustrer au mieux le propos de Koestler.

Qui était Arthur Koestler (1905-1983) ?

Koestler3Fils d’un industriel et inventeur de renom, Arthur Koestler grandit au cœur d’une famille hongroise juive ashkénaze. Après des études d’ingénierie à Vienne en langue allemande, il opte, à trente-cinq ans, pour l’anglais.
Dans les années 20, il épouse la cause sioniste et s’installe à Haïfa où il dirige et rédige un hebdomadaire hébreu, Zafon. C’est à cette époque que, faute de tréma sur sa machine à écrire, il change son nom de Köstler en Koestler. Puis vers la fin des années 20, il travaille comme correspondant de presse dans différents pays. En 1932, Koestler part en URSS, officiellement comme journaliste en visite, en fait pour le compte de l’Agitprop Komintern, pour écrire un livre sur le premier Plan Quinquennal. Il assiste à Achkhabad à un procès d’épuration, prélude des purges futures.
En 1936, il effectue deux séjours en Espagne en tant que correspondant du News Chronicle pour couvrir le soulèvement militaire. En février 37, il est arrêté par les phalangistes, emprisonné, puis condamné à mort. Il est libéré grâce à un échange d’otages. En 1939, il rompt avec le parti communiste.

En 1939, un mois après la déclaration de guerre, Koestler est arrêté par la police française à son domicile parisien comme « suspect politique. » Il est transféré peu après au camp du Vernet en Ariège, en compagnie de quelques centaines « d’indésirables, » communistes ou républicains espagnols. Il est finalement relâché grâce à l’intervention d’un membre de l’Intelligence Service, mais astreint au « régime des sursis. » Arrêté à nouveau, il parvient à s’échapper, gagne Marseille, Casablanca, puis l’Angleterre où paraît, en fin d’année, Le Zéro et l’infini, un de ses livres les plus connus.

En 1944, Koestler s’embarque pour la Palestine, officiellement comme correspondant du Times, en fait chargé par Weizman de gagner les groupes terroristes juifs à l’idée de la partition. De retour en Angleterre, il rédige pour le Times des articles exposant le dossier arabe et le dossier juif en Palestine. Il prend la nationalité britannique en 1948 et part pour Israël en tant que correspondant de guerre de trois journaux. En fin d’année, il quitte Israël pour la France et s’installe près de Fontainebleau.

En 1950, il épouse Marmaine Paget et en 54, quitte les milieux politiques. En 1965 Koestler épouse Cynthia Jefferies et commence Le cheval dans la locomotive, troisième volet de sa trilogie Génie et Folie de l’Homme (Les Somnambules et Le Cri d’Archimède sont les deux premiers volumes). En 1977 il est atteint de la maladie de Parkinson. En 1978, il publie Janus, où il résume et complète sa trilogie Génie et Folie de l’Homme. En 1981, Koestler apprend qu’il est atteint d’une leucémie lymphoïde. En 1983, il se suicide avec son épouse Cynthia. Il lègue plus de 400.000 livres sterling pour « encourager l’étude des phénomènes psychiques, » somme qui servira à créer une chaire de parapsychologie à l’Université d’Édimbourg.

Que nous dit le livre ?

Cet ouvrage fait partie d’une trilogie sur le génie et la folie de l’homme. Les deux premiers ouvrages Les Somnambules et Le Cri d’Archimède, traitaient des découvertes scientifiques, de l’art, de l’inspiration – tout ce qui fait la grandeur de l’homme. Celui-ci, au contraire, comprend un examen des misères de l’individu, plus précisément de la pathologie mentale. Koestler constate qu’alors que l’évolution devrait conduire à plus de sagesse et au bonheur, notre espèce se caractérise par sa cruauté et de nombreux comportements démentiels. Koestler développe l’idée que quelque erreur se serait produite au cours de l’évolution. Il se demande même si l’homme n’est pas victime d’un vice de construction le prédisposant au meurtre et au suicide. Il tente de déceler le défaut à son origine. Critique des doctrines officielles en matière d’évolution et de psychologie, il propose une méthode neuve pour aborder l’ensemble des problèmes humains et aboutit à une théorie qui concerne les questions les plus graves de notre temps. Une hypothèse s’en dégage, appuyée sur les données de la neurologie : la croissance extraordinairement rapide du cerveau humain serait responsable d’un défaut de coordination entre les structures anciennes et les structures récentes de ce cerveau, d’où le divorce de l’émotion et de la raison. Existe-t-il un remède ? Il peut y en avoir un, nous dit Arthur Koestler : les hommes le trouveront s’ils deviennent lucides.

Ce qui m’a particulièrement intéressé

Le problème corps-esprit a retenu particulièrement l’attention de Still au point d’en faire un de ses leitmotivs, mais il n’a guère développé de philosophie utilisable à ce propos, se contentant d’exprimer l’existence liée de ces deux concepts. Koestler, en se fondant sur de solides bases scientifiques développe le concept sous le nom d’un modèle qu’il a appelé le modèle holarchique. Voici quelques lignes du livre qui résument bien mieux que je ne le ferais le modèle de la holarchie.

L’effet Janus4

« Que l’on considère n’importe quelle forme d’organisation sociale suffisamment cohérente et stable, depuis la fourmilière jusqu’au Pentagone, et l’on verra qu’elle est ordonnée hiérarchiquement. Il en est de même de la structure des organismes vivants et de leur fonctionnement, depuis les comportements instinctifs jusqu’aux techniques du piano ou du discours. Et il en est de même encore des processus du devenir : phylogenèse, ontogenèse, acquisition des connaissances. Mais pour que l’Arbre représente plus qu’une analogie superficielle il doit exister des principes ou des lois qui s’appliquent à tous les degrés d’une hiérarchie donnée, et à tous les types de hiérarchie : en d’autres termes des principes qui définissent l’’ordre hiérarchique’. Nous allons en signaler quelques-uns qui, à première vue, paraîtront peut-être un peu abstraits ; dans leur ensemble ils éclairent d’un jour nouveau certains vieux problèmes. »

La partie et le tout

« La première caractéristique universelle des hiérarchies est la relativité, voire l’ambiguïté, des termes ‘ partie ’ et ‘ tout ’ lorsqu’on les applique à un sous-ensemble quelconque. C’est encore l’extrême évidence de ce trait qui nous en fait négliger les présuppositions. Une ‘ partie ’, dans l’acception commune du mot, désigne quelque chose de fragmentaire et d’incomplet qui n’aurait en soi aucune existence légitime. En revanche on considère un ‘ tout ’ comme quelque chose de complet en soi et qui n’a besoin d’aucune explication. En réalité ‘ touts ’ et ‘ parties ’ au sens absolu n’existent nulle part, ni dans le domaine des organismes vivants, ni dans celui des organisations sociales. Ce que l’on rencontre, ce sont des structures intermédiaires sur une série de degrés dans un ordre croissant de complexité : des sous-ensembles qui révèlent, selon le point de vue, des caractéristiques communément attribuées aux totalités, et d’autres communément attribuées aux parties. Nous avons vu qu’il est impossible de découper le langage en atomes, que ce soit au niveau phonétique ou au niveau syntactique. Phonèmes, mots, phrases sont des totalités de plein droit, mais aussi des parties d’une plus grande unité ; de même les cellules, les tissus, les organes ; les familles, les clans, les tribus. Les membres d’une hiérarchie ont, comme le dieu Janus, deux faces qui regardent en sens opposés : la face tournée vers le niveau inférieur est celle d’un tout autonome ; la face tournée vers le haut, celle d’une partie subordonnée. Visage du maître, visage du serviteur. Cet ‘ effet Janus ’ est une caractéristique fondamentale des sous-ensembles dans tous les types de hiérarchies. »

Le holon

« Cependant, il n’existe pas de terme satisfaisant pour nommer ces entités à tête de Janus : il est désagréable de parler de sous-totalités (ou de sous-ensembles, de sous-structures, de sous-techniques, de sous-systèmes). Sans doute est-il préférable de proposer un néologisme pour désigner ces nœuds de l’arbre hiérarchique qui se comportent partiellement comme des totalités ou totalement comme des parties, selon la manière dont on les regarde. J’avancerais donc le terme de « holon », du grec holos = tout, avec le suffixe on comme dans proton ou neutron pour suggérer une particule, une partie. »

« ‘ L’homme qui forge un mot nouveau ne le fait pas sans péril, écrivait Ben Jonson ; car si le mot est admis on le louera bien modérément ; s’il est refusé on le raillera certainement. ’ Toutefois je pense pouvoir risquer le holon qui répond à un besoin et qui symbolise le maillon manquant – la série de chaînons, plutôt, qui manquent entre la vision atomiste des béhavioristes et la conception holiste des psychologues de la Gestalt. »

« Celle-ci a considérablement enrichi notre connaissance de la perception visuelle et elle a su assouplir dans une certaine mesure l’attitude de ses adversaires. Mais en dépit de ses mérites le ‘ holisme ’ en tant que système de psychologie est devenu aussi partiel que l’atomisme, l’un comme l’autre traitant le ‘ tout ’ et la ‘ partie ’ comme des absolus, l’un comme l’autre négligeant l’échafaudage hiérarchique des structures intermédiaires. En remplaçant un instant l’image de l’arbre inversé par celle d’une pyramide, nous dirions que le béhavioriste ne quitte jamais le sol, et que le holiste ne descend jamais du sommet. En fait le concept de ‘ tout ’ s’est montré aussi insaisissable que celui de particule élémentaire, et en étudiant le langage le gestaltiste se trouve dans le même embarras que le béhavioriste. Les phrases, les mots, les syllabes, les phonèmes ne sont pas des parties, ni des touts, ce sont des holons. Le schème dualiste le-tout-la-partie est profondément enraciné dans l’inconscient. Nous verrons les choses bien différemment si nous arrivons à nous défaire de ce schème. » (p. 51-52)

Les conclusions auxquelles aboutit Koestler pour tenter d’expliquer pourquoi l’homme, aboutissement de l’évolution, au lieu de manifester intelligence, paix et bonheur manifeste malheur et destruction, au point de marcher tout droit vers la perte de l’espèce, peuvent surprendre. Pour moi, l’essentiel de cet ouvrage ne tiennent pas dans cette partie ou tentative d’explication, mais dans le développement du modèle holarchique, à mes yeux particulièrement intelligent et porteur de compréhension. C’est cela que je retiens comme essentiel après relecture de cet ouvrage.

Propriétés générale des systèmes hiérarchiques ouverts (SHO)

1. L’effet Janus

1.1 Sous son aspect structurel l’organisme n’est pas un agrégat de parties élémentaires, sous ses aspects fonctionnels il n’est pas un enchaînement d’unités élémentaires de comportement.

1.2 L’organisme doit être considéré comme une hiérarchie à plusieurs niveaux de sous-ensembles semi-autonomes, se ramifiant en sous-ensembles d’ordre inférieur, et ainsi de suite. On appellera holons les sous-ensembles de n’importe quel niveau de la hiérarchie.

1.3 Dans le domaine de la vie il n’existe ni parties ni totalités au sens absolu. Le concept de holon a pour but de concilier la conception holiste et la conception atomiste.

1.4 Les holons biologiques sont des systèmes ouverts auto-régulateurs qui ont à la fois les propriétés autonomes des totalités et les propriétés de dépendance des parties. Cette dichotomie apparaît à chaque niveau de chaque type d’organisation hiérarchique ; on l’appellera effet Janus, ou principe de Janus.

1.5 Plus généralement, le terme de holon peut s’appliquer à tout sous-ensemble biologique ou social stable manifestant un comportement régi par des règles et (ou) une constante de Gestalt structurelle. C’est ainsi que les organites et les organes homologues sont des holons évolutionnaires ; les champs morphogénétiques, des holons ontogéniques ; les « schèmes d’actions fixes » de l’éthologiste et les éléments des techniques acquises, des holons de comportement ; les phonèmes, les morphèmes, les mots, les phrases, des holons linguistiques ; les individus, les familles, les tribus, les nations, des holons sociaux.

2. Dissection des hiérarchies

2.1 Les hiérarchies sont « dissécables » en embranchements, qui les constituent, et dont les holons représentent les nœuds ; les ramifications figurent les circuits de communication et de contrôle.

2.2 Le nombre des niveaux que comporte une hiérarchie mesure la « profondeur » de cette hiérarchie, le nombre des holons à n’importe quel niveau donné en exprime « l’envergure ». (Simon.)

3. Règles et stratégies

3.1 Les holons fonctionnels obéissent à des règles fixes et manifestent des stratégies plus ou moins souples.

3.2 Les règles – appelées canons du système – déterminent les propriétés invariables du système, sa configuration structurelle et (ou) son schème fonctionnel.

3.3 Alors que le canon définit les mouvements possibles dans l’activité du holon, la sélection stratégique de tel ou tel mouvement parmi les choix possibles est guidée par les contingences du milieu.

3.4 Le canon fixe les règles du jeu, la stratégie décide du déroulement de la partie.

3.5 Le processus de l’évolution joue des variations sur un nombre limité de thèmes « canoniques ». Les contraintes imposées par le canon évolutionnaire se révèlent dans les phénomènes d’homologie, d’homéoplastie, de parallélisme, de convergence et dans la loi du balancement.

3.6 Dans l’ontogenèse, les holons situés à des niveaux successifs représentent des stades successifs du développement des tissus. A chaque stade du processus de différenciation, le canon génétique impose de nouvelles contraintes aux potentialités de développement du holon, qui conserve cependant assez de souplesse pour suivre l’une ou l’autre de deux voies possibles de développement, dans les limites de sa compétence, en suivant les indications des contingences du milieu.

3.7  Structurellement, l’organisme adulte est une hiérarchie de parties imbriquées. Sa « dissécabilité » et l’autonomie relative des holons qui la constituent sont démontrées par les greffes d’organes.

3.8 Fonctionnellement, le comportement des organismes obéit à des « règles du jeu » qui en expliquent la cohérence, la stabilité et la forme spécifique.

3.9 Les techniques, innées ou acquises, sont des hiérarchies fonctionnelles, dont les holons sont des sous-techniques obéissant à des règles subordonnées.

4. Intégration et auto-affirmation

4.1 Chaque holon a une double tendance à conserver et affirmer son individualité en tant que totalité quasi autonome, et à fonctionner comme partie intégrée d’une totalité plus vaste (existante ou en cours d’évolution). Cette polarité de la tendance à l’affirmation du moi (A-M) et de la tendance à l’intégration (INT) est inhérente au concept d’ordre hiérarchique ; c’est une caractéristique universelle de la vie.

Les tendances A-M sont l’expression dynamique de la totalité du holon, les tendances INT sont celles de sa partiellité.

4.2 On trouve une polarité analogue dans le jeu des forces de cohésion et de séparation qui s’exercent dans les systèmes inorganiques stables, depuis les atomes jusqu’aux galaxies.

4.3 La manifestation la plus générale des tendances INT est le renversement de la seconde loi de la thermodynamique dans les systèmes ouverts qui absorbent l’entropie négative (Schrödinger), de même que la poussée de l’évolution vers « le développement spontané d’états d’hétérogénéité et de complexité croissantes ». (Herrick.)

4.4 Ses manifestations spécifiques à différents niveaux vont de la symbiose des organites et des animaux vivant en colonies jusqu’aux liens d’intégration des sociétés d’insectes et de primates, en passant par les forces de cohésion qui rassemblent les troupeaux. Les manifestations complémentaires des tendances A-M sont l’esprit de concurrence, l’individualisme et les forces séparatrices du tribalisme, du nationalisme, etc.

4.5 Dans l’ontogenèse, la polarité se reflète dans la « docilité » et la « détermination » des tissus en voie de croissance.

4.6 Dans le comportement adulte, la tendance auto-affirmative des holons fonctionnels se reflète dans l’obstination des rites instinctifs (schèmes d’action fixes), des habitudes (écriture, accents) et dans les stéréotypes de la pensée ; la tendance à l’intégration se reflète dans les adaptations souples, les improvisations, les actes créateurs qui inaugurent de nouvelles formes de comportement.

4.7 Dans les conditions de stress, la tendance A-M se manifeste dans les émotions du type adrénergique, agresso-défensif, la tendance INT dans les émotions du type auto-transcendant (émotions de participation, d’identification).

4.8 Dans le comportement social, le canon d’un holon social ne représente pas seulement les contraintes imposées à ses actions : il englobe les maximes de conduite, les impératifs moraux, les systèmes de valeurs.

5. Déclics et filtres

5.1 Les hiérarchies d’émission (output) opèrent généralement selon le principe du déclenchement, un signal relativement simple, implicite ou codé, déclenchant des mécanismes complexes préétablis.

5.2 Dans la phylogenèse, une mutation génétique favorable peut, par homéorhèse (Waddington), affecter harmonieusement le développement de tout un organe.

5.3 Dans l’ontogenèse, des déclencheurs chimiques (enzymes, inducteurs, hormones) déclenchent les potentiels génétiques des tissus en voie de différenciation.

5.4 Dans le comportement instinctif, des signaux simples déclenchent des mécanismes innés. (Lorenz.)

5.5 Dans l’exécution de techniques acquises, techniques verbales inclues, un commandement implicite généralisé est explicité en descendant des échelons successifs, dont l’action, une fois déclenchée, active les unités subordonnées dans l’ordre stratégique approprié, conformément aux indications de rétroaction (feedbacks).

5.6 Un holon au niveau n d’une hiérarchie d’émission (output) est représenté au niveau n + 1 comme unité, et c’est aussi en tant qu’unité que son action se déclenche.

5.7 Les mêmes principes s’appliquent aux hiérarchies sociales (militaires, administratives, etc.).

5.8 Les hiérarchies d’admission (input) opèrent d’après le principe inverse : au lieu de déclencheurs, elles ont des dispositifs de filtrage (filtres, « résonateurs », classificateurs) qui débarrassent l’information de sa gangue de bruit, en extraient et résument le contenu pertinent, selon les critères de pertinence de la hiérarchie en question. Les « filtres » opèrent à tous les échelons que le courant d’information doit traverser en montant de la périphérie au centre, dans les hiérarchies sociales comme dans le système nerveux.

5.9 Les déclencheurs convertissent les signaux codés en schémas d’émission complexes (output). Les filtres convertissent les schémas d’admission complexes (input) en signaux codés. On peut comparer l’opération des premiers à la conversion d’un système chiffré en système analogue, celle des seconds à la conversion d’un système d’analogie en système chiffré. (Miller, Pribram et al.)

5.10 Dans les hiérarchies perceptuelles, les dispositifs de filtrage concernent l’habituation et le contrôle efférent des organes récepteurs, les phénomènes de constance, le reconnaissance des structures spatiales ou temporelles, le décodage des formes de signification linguistiques et autres.

5.11 Les hiérarchies d’émission analysent, concrétisent, particularisent. Les hiérarchies d’admission synthétisent, abstraient, généralisent.

6. Arborisation et réticulation

6.1 On peut considérer les hiérarchies comme des structures « verticalement » arborescentes dont les branches se croisent avec celles d’autres hiérarchies à une multiplicité de niveaux et forment des réseaux « horizontaux » : arborisation et réticulation sont des principes complémentaires de l’architecture des organismes et des sociétés.

6.2 L’expérience consciente est enrichie par la coopération de plusieurs hiérarchies perceptuelles dans des modalités sensorielles différentes, ainsi que dans une même modalité.

6.3 Les souvenirs schématisés sont emmagasinés sous une forme squelettique, dépouillés de tous détails inutiles d’après les critères de pertinence de chaque hiérarchie perceptuelle.

6.4 Certains détails vivants, d’une clarté quasi eidétique, sont emmagasinés en raison de leur pertinence émotive.

6.5 L’appauvrissement de l’expérience dans le souvenir est contrecarré dans une certaine mesure par la coopération de mémoire de différentes hiérarchies perceptuelles pourvues de différents critères de pertinence.

6.6 Dans la coordination sensorimotrice, les réflexes locaux sont des raccourcis au plus bas niveau, comparables aux échangeurs qui relient entre elles les voies à sens unique d’une autoroute.

6.7 Les techniques sensorimotrices opèrent à des niveaux supérieurs au moyen de réseaux de boucles de rétroactions proprioceptives et extéroceptives, qui fonctionnent comme des servomécanismes et maintiennent le cycliste en équilibre dans un état d’homéostasie cinétique autorégulatrice.

6.8 Alors que dans la théorie S-R les circonstances du milieu déterminent le comportement, dans la théorie SHO elles ne font que guider, corriger et stabiliser des systèmes de comportement préexistants. (P. Weiss.)

6.9 Si les rétroactions sensorielles guident les activités motrices, la perception dépend à son tour de ces activités : mouvements de reconnaissance de l’œil, par exemple, ou essai de fredonnement destiné à aider un souvenir auditif. Les hiérarchies perceptuelles et motrices coopèrent si intimement à tous les niveaux qu’il devient absurde de distinguer catégoriquement entre « stimuli » et « réponses », les uns et les autres devenant des « aspects de boucles de rétroaction ». (Miller, Pribam et al.)

6.10 Les organismes et les sociétés opèrent dans une hiérarchie de milieux, depuis le milieu local de chaque holon jusqu’au « champ total », lequel peut inclure des milieux imaginaires qui proviennent d’une extrapolation dans l’espace et le temps.

7. Voies de régulation

7.0 Les échelons supérieurs d’une hiérarchie ne sont pas, normalement, en communication directe avec les échelons inférieurs, et réciproquement ; les signaux sont transmis par des « voies de régulation » et à la montée comme à la descente ne franchissent qu’un échelon à la fois.

7.1 Les pseudo-explications, qui font du comportement verbal et des autres techniques humaines une manipulation de mots ou un enchaînement d’opérants, laissent un vide entre le sommet de la hiérarchie et l’extrémité des branches : entre la pensée et l’orthographe.

7.2 Brûler les étapes des niveaux intermédiaires en dirigeant l’attention consciente sur des processus qui d’habitude fonctionnent automatiquement, c’est risquer de causer des perturbations qui vont de la timidité aux désordres psychosomatiques.

8. Mécanisation et liberté

8.0 A mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie, les holons manifestent des types d’activité de plus en plus complexes, de plus en plus souples, de moins en moins prévisibles ; à mesure que l’on descend on trouve des activités de plus en plus mécaniques, stéréotypées et prévisibles.

8.1 Toutes les techniques, innées ou acquises, tendent, avec la pratique, à devenir des routines automatiques. On peut décrire ce processus comme une transformation continuelle d’activités « mentales » en activités « mécaniques ».

8.2 Toutes choses égales d’ailleurs, un milieu monotone facilite la mécanisation.

8.3 Inversement, des circonstances nouvelles ou inattendues exigent que les décisions soient renvoyées à des échelons supérieurs, et que les commandes passent des activités « mécaniques » aux activités « attentives ».

8.4 Chaque passage des commandes à l’échelon supérieur se reflète par une conscience plus vive et plus précise de l’activité en cours ; et puisque la diversité des choix augmente avec la complexité des échelons, chaque passage à l’échelon supérieur s’accompagne de l’expérience subjective de la liberté de décision.

8.5 La conception hiérarchique remplace les théories dualistes par une hypothèse sérialiste dans laquelle le « mental » et le « mécanique » apparaissent comme des attributs relatifs d’un processus unitaire, la domination de l’un ou de l’autre dépendant des changements du niveau de contrôle des opérations en cours.

8.6 La conscience apparaît comme une qualité émergente dans la phylogenèse et l’ontogenèse et qui, depuis ses débuts, évolue vers des états plus complexes et plus précis. C’est la plus haute manifestation de la tendance intégrante (4.3) à extraire l’ordre du désordre et l’information du bruit.

8.7 Le moi n’est jamais complètement représenté dans sa conscience, et ses actes ne seront jamais complètement prédits par quelque procédé d’informatique que l’on puisse concevoir. Dans les deux cas l’effort de connaissance mène à une régression à l’infini.

9. Équilibre et désordre

9.1 L’on dit qu’un organisme, ou une société, est en équilibre si les tendances A-M et INT de ses holons se font contrepoids.

9.2 Le terme d’ « équilibre », dans un système hiérarchique, ne se rapporte pas aux relations entre les parties situées au même niveau, mais à la relation de la partie et du tout (le tout étant représenté par l’agent qui, du niveau immédiatement supérieur, contrôle la partie).

9.3 Les organismes vivent d’échanges avec leur milieu. Dans des conditions normales, les tensions provoquées dans les holons impliqués dans l’échange sont transitoires, et l’équilibre est restauré quand l’échange s’accomplit.

9.4 Si le défi lancé à l’organisme dépasse un seuil critique, l’équilibre peut être rompu, le holon hyperexcité peut tendre à s’émanciper, et à s’affirmer au détriment de l’ensemble, dont il peut même monopoliser les fonctions – que le holon soit un organe, une structure cognitive (idée fixe), un individu ou un groupe social. Il peut en aller de même si les forces de coordination de l’ensemble sont trop affaiblies pour pouvoir encore contrôler les parties. (Child.)

9.5 Le désordre contraire se produit quand le pouvoir de la totalité sur les parties abolit l’autonomie de celles-ci, érode leur individualité. Cela peut entraîner les tendances INT à reculer des formes adultes d’intégration sociale à des formes primitives d’identification pour descendre jusqu’aux phénomènes quasi hypnotiques de la psychologie des groupes.

9.6 Le processus d’identification peut soulever des émotions agressives de seconde main.

9.7 Les règles de conduite d’un holon social ne sont pas réductibles aux règles de conduite de ses membres.

9.8 L’égotisme du holon social se nourrit de l’altruisme des membres de ce holon.

10. Régénération

10.1  Les défis critiques que doit affronter un organisme ou une société peuvent produire soit des effets de dégénérescence soit des effets régénérateurs.

10.2 Le potentiel régénérateur des organismes et des sociétés se manifeste dans des fluctuations qui vont du plus haut niveau d’intégration jusqu’à des niveaux plus anciens et primitifs, pour remonter vers des structures nouvelles. Il semble que de tels processus jouent un grand rôle dans l’évolution biologique et dans l’évolution intellectuelle : les mythes universels de la mort et de la résurrection en sont les symboles.

N.B. – Le concept de holon et de système hiérarchique ouvert tente de concilier l’atomisme et le holisme. Certaines des propositions énoncées ci-dessus paraîtront peut-être banales, certaines reposent sur des données incomplètes, d’autres demandent sans doute des réserves et des corrections. Elles ont pour but de servir de bases de discussion aux esprits qui cherchent de l’homme une autre image que celle du robot.

Les problèmes, sujets à controverse, qui sont examinés dans la troisième partie du présent volume, ne sont pas traités dans ces propositions.

À lire

Koestler, Arthur, 2013. Le cheval dans la locomotive. Les Belles Lettres, Paris, 372 p., ISBN : 978-2-251-20037-8.

Après Les Somnambules et Le Cri d’Archimède, ce livre d’Arthur Koestler achève sa puissante trilogie « Génie et folie de l’homme ». Dans les deux premiers, il s’agissait des découvertes scientifiques, de l’art, de l’inspiration – tout ce qui fait la grandeur de l’homme. Le troisième, au contraire, comprend un examen des misères de l’individu, plus précisément de la pathologie mentale. La cruauté et la démence caractérisent notre espèce depuis ses origines: il est probable, écrit Arthur Koestler, qu’un accident, au cours de l’évolution, lui a donné la prééminence.
L’évolution a commis plus d’une erreur il n’y a rien de surprenant à se demander si l’homme n’est pas victime d’un vice de construction le prédisposant au meurtre et au suicide. Arthur Koestler tente de déceler le défaut à son origine. Critique des doctrines officielles en matière d’évolution et de psychologie, il propose une méthode neuve pour aborder l’ensemble des problèmes humains et aboutit à une théorie qui concerne les questions les plus graves de notre temps. Une hypothèse s’en dégage, appuyée sur les données de la neurologie: la croissance extraordinairement rapide du cerveau humain serait responsable d’un défaut de coordination entre les structures anciennes et les structures récentes de ce cerveau, d’où le divorce de l’émotion et de la raison. Existe-t-il un remède? Il peut y en avoir un, nous dit Arthur Koestler : les hommes le trouveront s’ils deviennent lucides.

Koestler, Arthur, 1979. Janus. Calmann-Lévy, Paris, 348 p., ISBN : 978-2-7021-02879.

Tout homme a deux visages, semblable en cela à Janus, le dieu latin. Individu unique, il n’en appartient pas moins à un ensemble ; familial, social, national, planétaire. Entre le fini et l’infini, entre l’indépendance et la dépendance, il doit trouver son harmonie. Que l’une des deux tendances fasse pencher la balance en sa faveur, et c’est la porte ouverte à tous les désordres pathologiques. L’Histoire et son cortège de larmes et de sang sont là pour en témoigner. Pour que le fléau de la balance ne devienne pas le fil du rasoir, pour que l’Homme ne coure pas à sa perte, il faut écouter la leçon de Janus. En nous aidant à diagnostiquer le mal, le dieu peut nous conduire à « une autre solution que le désespoir ». Depuis vingt-cinq ans, Arthur Koestler effectue un périple intérieur qui l’a conduit de la politique aux sciences de la vie. Il revient avec Janus à « l’acte de foi d’un agnostique » que lui avait inspiré dans sa jeunesse son séjour dans une prison espagnole. Le même espoir de déchiffrer quelques-uns des hiéroglyphes tracés par l’Infini anime ce livre, où alternent humour et passion, provoquant, mais toujours lucide et extrêmement enrichissant.

Notes

1 Il s’agit de la conception cartésienne de l’esprit considérant ce dernier comme une « chose pensante » ou substance dont l’attribut essentiel est la pensée.
2 La personne serait animée d’une double vie, l’une corporelle, l’autre mentale.
3 Il s’agit des cartésiens, qui sont mécanistes en ce qui concerne la matière mais s’opposent aux mécanistes matérialistes qui réduisent l’esprit au corps.
4 Janus est une divinité romaine, dieu des commencements et des fins, des choix, des clés et des portes. Dieu de premier rang dans la hiérarchie romaine (diuum deus), il a le privilège d’être invoqué avant toutes les autres divinités. En tant que dieu introducteur il est avec Portunus un « dieu des portes » qui préside à l’ouverture de l’année et à la saison de la guerre (les portes de son temple étaient fermées quand Rome était en paix). On le représente tenant de la main gauche une clef, et de la droite une verge, pour marquer qu’il est le gardien des portes (en latin januae) et qu’il préside aux chemins.
Ovide dit que Janus a un double visage parce qu’il exerce son pouvoir sur le ciel, sur la mer comme sur la terre ; il est aussi ancien que le monde ; tout s’ouvre ou se ferme à sa volonté. Lui seul gouverne la vaste étendue de l’univers. Il préside aux portes du ciel, et les garde de concert avec les Heures. Il observe en même temps l’orient et l’occident. Macrobe soutient qu’il est supérieur à tous les autres dieux et l’appelle : deus deorum « dieu des dieux. »
C’est le dieu des portes (de janua, « porte » en latin, selon Tertullien) car il gardait les portes du ciel et du domaine des Dieux. Il est représenté avec deux visages, l’un tourné vers le passé et l’autre tourné vers le futur.
Le règne de Janus fut pacifique. C’est à ce titre qu’on le considéra comme le dieu de la paix. Il devint protecteur de Rome.

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