William Smith - Se procurer des corps

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Se procurer des corps

À la même époque, le collège de Kirksville se trouve face à la difficulté de trouver des corps aux fins de dissection :

Dès que la première école d’ostéopathie fut organisée et commença de fonctionner,tout ce qui pouvait lui être opposé le fut. Il est bien connu que l’anatomie est la pierre angulaire de l’ostéopathie. Même si la dissection n’est pas aussi essentielle à l’ostéopathe qu’elle l’est au chirurgien, elle est nécessaire à la connaissance approfondie que devrait posséder tout ostéopathe. Comme les collèges de médecine et les médecins des drogues avaient le monopole des cadavres du Missouri destinés à la dissection, il s’opposaient à ce que ceux qui n’étaient pas dans leur giron, ceux qui voulaient apprendre l’anatomie sans être sanctionnés par eux puissent obtenir des corps pour servir ce but. Mais il ne fallait pas que la progression du collège soit entravée par une opposition si mesquine. Ainsi, le collège parvenait à se procurer suffisamment de matériel pour la démonstration (Booth, 1905, 77).

À l’automne 1899, pour quelque raison inconnue, l’approvisionnement de cadavres a complètement cessé. C’est pourtant un moment où l’ASO en a particulièrement besoin. La majorité de corps récemment obtenus sont venus de fermes de pauvres. L’ASO semble toujours à la traîne dans la procuration de corps à disséquer.

dissection

Classe de dissection

De cette situation découle un des incidents les plus pittoresques des débuts de l’ostéopathie, auquel William Smith est étroitement associé. Dans son livre Frontier Doctor, Medical Pioneer, Charles E. Still Jr. nous propose un résumé de plusieurs versions données sur cette affaire :

Andrew était si occupé qu’il essayait de s’extraire des problèmes de l’école. Mais lorsque certains anciens revenaient, ou que certains étudiants en cours de formation lui disaient leur besoin en corps à disséquer en nombre suffisant, il se rappelait combien le fait d’avoir eu à sa disposition autant de corps qu’il voulait3 l’avait aidé à obtenir une connaissance de premier ordre du corps humain.
Il fit venir le Dr Smith et le Dr C. L. « Bob » Rider, son assistant et leur demanda quel était le problème. Le Dr Smith lui expliqua qu’ils ne pouvaient pas rivaliser avec les institutions médicales dans l’obtention des cadavres non-réclamés provenant d’institutions d’état telles que prisons ou asiles d’aliénés. D’une manière ou d’une autre, les école médicales d’état avaient, semble-t-il, des filière propres. Jusqu’à présent, l’état du Missouri n’avait pas de commission chargée de cette question pour assurer une répartition honnête et équilibrée de cadavres entre les différents collèges. Au mieux, l’ASO en recevait juste quelques uns lorsqu’ils étaient en surplus.
Peu de temps avant que Still ne convoque une réunion à propos des problèmes relatifs à la dissection, l’un des étudiants en anatomie du Dr Smith avait indiqué à son professeur qu’un membre de sa famille, membre de la police de Chicago, lui avait dit que l’un des gardiens de la morgue du comté de Cook4 pouvait vendre plusieurs corps à un prix suffisamment raisonnable pour qu’il soit intéressant d’organiser une expédition jusque Chicago.
Le Dr Smith et le Dr Rider étaient impatients d’entreprendre ce voyage et de rapporter suffisamment de corps pour permettre à la salle de dissection de fonctionner à sa pleine capacité. Ils eurent un court entretien avec le Dr Charley5. Celui-ci leur rappela que ce qu’ils envisageaient de faire était illégal et leur dit que le collège ne pouvait encourager ce genre d’aventure.
Le Dr Smith lui répondit : « Nous avons vraiment besoin de corps et Bob et moi acceptons de prendre le risque. » Il dit que pour améliorer leur compréhension de l’anatomie, les étudiants et les diplômés avaient vraiment besoin des corps qu’ils pouvaient obtenir, et qu’avec ou sans l’approbation de l’école, ils étaient décidés à se rendre à Chicago.
Lorsqu’ils montèrent dans le Burlington6 pour Chicago, on leur donna la couchette numéro 13. Le Dr Smith n’était pas superstitieux, mais le Dr Rider ne put s’empêcher de dire qu’il espérait que ce n’était pas un mauvais présage. Lorsqu’on les conduisit à la chambre 1313 de leur hôtel, le Dr Rider se sentit plus mal à l’aise à propos de leur mission, mais garda ces pensées pour lui.
Peu de temps après leur arrivée, ils contactèrent l’officier de police avec qui ils étaient en liaison. Celui-ci leur dit qu’il allait contacter non pas le conservateur, mais un certain M. Ullrich, le gardien de nuit de la morgue. Étant donné qu’il était la seule personne en poste la nuit, ce M. Ullrich aurait accès aux corps et ne serait pas questionné s’il en manquait.
Après le dîner, M. Ullrich arriva à l’hôtel. Ce n’était pas le type de personne que les docteurs auraient aimé normalement fréquenter, mais puisqu’il leur avait été recommandé par l’officier de police, ils pensèrent qu’il était sûr de travailler avec cette personne à l’apparence plutôt débraillée.
M. Ullrich leur dit qu’ils allaient se rencontrer peu de temps après minuit. Il leur dit qu’il louerait une charrette et un conducteur et se procurerait quatre caisses longues pour emballer les corps en vue de leur expédition. Il leur dit que le charretier réclamait vingt dollars. Les caisses coûtaient soixante dollars, les corps mâles coûtaient cinquante dollars pièce et si des corps de femme étaient disponibles, il coûtaient soixante dollars chacun. Il leur dit également qu’il devait être en possession de l’argent avant que les corps ne quittent la morgue.
Les docteurs revêtirent de vieux vêtements, bourrèrent quatre draps pour emballer les corps, prirent tout le matériel nécessaire à l’embaumement des corps et une grosse bouteille de formaldéhyde. Juste avant minuit, ils se dirigèrent vers l’Hôpital Dunning et sa morgue. Le Dr Rider ne put s’empêcher de penser : « on est juste le 13 novembre. »
Ils montèrent dans le dernier tramway circulant cette nuit là et descendirent au terminus de la ligne à trois kilomètres de leur destination. Une petite pluie fine et une bise froide d’automne tournoyaient autour d’eux et ils se dirigèrent vers le rendez-vous en trébuchant dans la pénombre. Lorsqu’ils arrivèrent, ils avaient froid, ils étaient trempés et crottés et ne souhaitaient qu’une chose : en terminer au plus vite avec cette affaire et retrouver leurs foyers au Missouri.
La charrette et son conducteur les attendaient devant la porte d’entrée de la morgue. Le charretier était aussi anxieux qu’eux de se trouver dans un environnement aussi peu plaisant. Les docteurs choisirent rapidement quatre corps, trois hommes et une femme et payèrent le veilleur de nuit. Ils furent très désagréablement surpris lorsque celui-ci leur dit qu’ils ne pouvaient pas embaumer les corps sur place mais devaient les emmener immédiatement. Il leur dit qu’il y avait une vieille maison abandonnée assez proche et qu’ils pourraient y réaliser leur embaumement.
Le charretier s’appelait John Rowe et semblait homme plutôt accommodant et obligeant. Mais quand vint le moment de déménager les corps, il ne voulut même pas les toucher. Ainsi, les docteurs durent eux-même trimbaler les quatre corps et les charger dans la charrette. Lorsqu’ils arrivèrent à la maison abandonnée, la pluie redoublait et la nuit semblait plus noire encore. Il n’y avait pas de lumière et la petite bougie dont ils disposaient ne les aida guère au moment d’injecter le fluide d’embaumement dans les veines des cadavres. Dans ces conditions particulièrement mauvaises, une procédure qui n’aurait normalement pris qu’une heure dura nettement plus longtemps. En travaillant, les docteurs reçurent du sang sur leurs mains et sur leurs vêtements. Pas d’eau courante, donc impossible de se nettoyer.
Le charretier était tellement pressé de partir, qu’ils décidèrent finalement d’envelopper les corps dans les draps en les arrosant simplement de formaldéhyde afin de les protéger pour le voyage en train jusqu’au Missouri. Les corps furent enfin mis dans les caisses, adressés à la maison du Dr Smith à Kirksville. Ils dirent à Rowe d’amener les caisses au bureau de l’American Express à la gare du Burlington, pour expédition. Rowe dit que les caisses empestaient le formol et qu’il faudrait probablement les stocker dehors jusqu’au départ du train du soir.
L’attelage valait vraiment le coup d’œil : Le Dr Smith et le cocher étaient assis devant. Le Dr Rider était assis sur les caisses en forme de cercueil. Ils arrivèrent finalement au terme de leur trajet de trois kilomètres et le Dr Smith donna au cocher un pourboire de dix dollars. Ils lui souhaitèrent bonne route et le regardèrent s’éloigner dans la nuit humide et brumeuse.
L’hôtel où ils étaient descendus n’était pas très loin de la gare, de sorte que Rowe avait suggéré aux docteurs de retourner à l’endroit où ils avaient laissé le tramway plus tôt dans la soirée. Ils pensaient qu’ils y arriveraient vers cinq heures du matin, heure du premier tram. Il leur dit qu’il serait pour eux bien plus confortable de retourner à leur hôtel en tramway, d’autant qu’il pleuvait toujours.
Le tramway arriva rapidement. Les docteurs étaient heureux qu’il soit vide, et qu’ainsi personne ne voie leurs vêtements maculés de sang et leur apparence plutôt débraillée. Ils attrapèrent quelques vieux journaux et s’assirent sur le siège du fond pour se protéger des regards.
Le long du parcours, le tramway prit quelques voyageurs, parmi lesquels quelques policiers. Arrivés à leur arrêt, les docteurs sortirent précipitamment, espérant que la police n’avait pas remarqué leur dégaine.
Rendus à la sécurité de leur chambre, ils enlevèrent leurs vêtements, les enveloppèrent dans de vieux journaux et les bourrèrent dans leurs valises. Ils se baignèrent et se reposèrent plusieurs heures avant de s’habiller de propre et d’aller dans un café restaurant pour un déjeuner tardif. Le train ne partant qu’à 20 heures, il leur restait beaucoup de temps pour visiter la ville. Tous deux se sentaient détendus et prêts à vivre un après-midi plutôt agréable après l’éprouvante expérience de la nuit.
Après avoir commandé le déjeuner, le Dr Smith acheta un journal d’après-midi. Ils furent choqués en lisant les gros titres : « Des piqueurs de corps se sont introduits dans la morgue de Dunning et ont volé quatre corps. » Pendant qu’ils mangeaient ils purent entendre d’autres convives discutant ce crime bizarre. Le Dr Smith mangea son repas, mais le Dr Rider ne put avaler la moindre bouchée.
Ils retournèrent dans leur chambre pour discuter de la situation. Le Dr Smith était particulièrement déconcerté. Pourquoi Ullrich avait-il mis en scène un cambriolage, alors qu’il semblait avoir laissé les choses se faire ? Étant donné qu’Ullrich et le contact de police étaient les seuls à connaître leur identité, ils se sentirent en sécurité en se promenant dans Chicago. C’était un bon moyen de vivre une chaude après-midi.
Cependant, leur souci s’aggrava. La chaude après-midi pouvait devenir un problème, étant donné que les cadavres, empestant le formaldéhyde reposaient exposés à la chaleur du quai de la gare, avec l’adresse du domicile du Dr Smith inscrite dessus.
Le journal du soir donnait beaucoup plus de détails sur le cambriolage de la morgue. Le directeur de la morgue avait déjà offert une récompense de cinq cent dollars pour toute information concernant les coupables – les deux hommes qui avaient financé l’entreprise et le cocher. L’article disait que toute la police de la ville était mise en alerte à la recherche de toute personne suspecte qui aurait pu dérober les corps.
Les docteurs interrompirent leur promenade dans les faubourgs de Chicago et regagnèrent leur chambre où ils demeurèrent jusqu’à l’heure de prendre leur tramway pour la gare du Burlington. Ils avaient même fait monter leur repas dans leur chambre. Lorsqu’ils arrivèrent à la gare, ils vérifièrent que les caisses avaient été chargées. Elles étaient déjà dans le train, sans que leur présence ait apparemment éveillé de soupçons.
Lorsque le train quitta Chicago, ils purent enfin se détendre, pour la première fois depuis le début de l’aventure. Les corps arrivèrent sans encombre et en bon état à Kirksville.
Pour la première fois depuis un bon moment, le Dr Smith disposait de suffisamment de corps pour faire fonctionner la salle de dissection. Cependant, à Chicago, les choses s’étaient considérablement envenimées. Ullrich, intéressé par la récompense, avait donné le numéro de la charrette à la police et John Rowe avait été arrêté.
Le cocher était si furieux d’avoir été trahi et chargé du crime qu’il refusa de dire ce qu’il avait fait des corps. Tout ce qu’il accepta de dire, c’est que les deux autres hommes venaient d’un autre état et qu’il ne connaissait pas leur nom.
Lorsque les journaux eurent vent de cela, ils se déchaînèrent contre la police. Comment était-il possible, disaient-ils, que deux hommes venant d’un autre état puissent venir à Chicago, dérober quatre corps et les déménager en toute sécurité à travers les rues de la ville, sans être moindrement inquiétés ?
Still-dissection
Still et la classe de dissection
 
À cause du manque de coopération de John Rowe et de l’effervescence de la cité à propos de ce vol bizarre, une récompense plus importante encore fut offerte en échange d’informations conduisant à l’arrestation des deux malfaiteurs.
Ullrich, qui savait que le directeur de la morgue, Healy désirait le remplacer et avait entendu dire que son remplaçant était déjà trouvé, vit là une opportunité d’empocher l’argent de la récompense. Il alla à la police accompagné d’une amie prostituée qui raconta que la nuit précédant le vol, elle avait rencontré deux individus venant d’un autre état, qu’elle savait non seulement leur nom, mais également d’où ils venaient. Elle était prête à donner l’information à la police, en échange de la récompense.
Lorsqu’elle donna les noms et la ville d’origine des deux docteurs, la ville de Chicago fut dans une telle agitation et tellement désireuse de rapatrier les deux criminels qu’un grand jury spécial promulgua une mise en accusation à l’encontre des Drs Smith et Rider. Le jury enjoignit également le gouverneur de l’Illinois d’obtenir leur extradition.
Après avoir été informé, le gouverneur du Missouri demanda à rencontrer les deux docteurs à Jefferson City. Après que tous les détails de l’aventure lui eurent été rapportés, le gouverneur, qui avait ratifié la loi reconnaissant l’ostéopathie dans le Missouri leur demanda pourquoi ils avaient pris un tel risque.
Ils expliquèrent à quel point ils avaient besoin de corps pour leur salle de dissection et à quel point il était difficile de s’en procurer. Le gouverneur leur dit qu’il allait s’employer à leur obtenir un moyen loyal d’obtenir des corps dans le futur. Pour ce qui concernait l’extradition, il dit : « Aucune chance. Mais si vous allez ailleurs qu’ici (le Missouri) ils vous jetteront en prison pour le reste de votre vie. »
À Chicago, les journaux se déchaînaient pour obtenir le retour des deux docteurs afin qu’ils répondent de leur « crime odieux. » Dans le même temps, Healy, le directeur de la morgue qui n’avait jamais cru Ullrich, se doutait que celui-ci avait mis en scène le cambriolage. Il décida d’enquêter. Après une courte visite à John Rowe dans sa prison, il fut convaincu que Rowe disait la vérité. Il n’y avait aucun signe d’effraction à la morgue jusqu’à ce que la charrette et les corps soient partis. Mis face à l’évidence, la prostituée admit qu’elle n’avait jamais rencontré les deux docteurs et qu’Ullrich lui avait indiqué ce qu’il fallait dire afin de partager la récompense. Le directeur parvint à convaincre la police que le charretier était innocent de tout crime et devait être libéré. Ullrich fut chargé de l’ensemble du crime.
Bien que les journaux de Chicago continuent à réclamer que le gouvernement du Missouri leur livre les deux docteurs, à cause de leur participation au sinistre événement à Dunning, il ne fallut pas beaucoup de temps avant qu’ils ne trouvent de nouveaux prétextes pour remplir leurs gros titres et remplacer la farce de la morgue (Charles Still Jr., 1991, 179-186).

Smith sera tout de même embêté par cette affaire pendant plusieurs années :

Le gouverneur de l’Illinois envoya au gouverneur du Missouri une demande d’extradition de l’accusé vers l’Illinois pour comparution en justice. Les différents gouverneurs du Missouri refusèrent l’extradition. Mais pendant ce temps, Smith ne pouvait se permettre de s’aventurer hors des frontières du Missouri, particulièrement en Illinois et devait une partie du temps, être sous surveillance armée d’amis, pour éviter d’être enlevé vers l’Illinois par les détectives se trouvant à Kirksville sans doute pour cela.7 L’accusation fut maintenue jusqu’en 1899, date à laquelle elle fut retirée, ce qui permit à Smith de se rendre où bon lui semblait dans tous les États-Unis, sans restriction. En 1903, une loi donnant à l’American School of Osteopathy les mêmes droits à l’accès aux matériaux de dissection que les écoles médicales de l’état fut promulguée (Booth, 1905, 79).